Hall of fame

Javier Torres

Javier Torres

Tous les mois, l’Académie de Danse Vanessa Feuillatte met à l’honneur une personnalité de la Danse. Ce mois-ci, juste avant le stage qu’il animera, la rédaction vous offre une interview/portrait de Javier Torres, Danseur, chorégraphe, pédagogue et professeur, que vous aurez la chance de pouvoir rencontrer dans notre Académie les 29, 30, et 31 novembre 2018 à l’occasion de nos stages de Toussaint. 

Bonne lecture !

La rédaction 

 

Tout d’abord, toute l’équipe de l’Académie vous remercie de nous faire l’honneur de votre présence. Javier, comment la danse est-elle entrée dans votre vie?

A 15 ans, je suis entré dans une académie professionnelle de théâtre, mon rêve était de devenir comédien. Je suivais des cours de danse qui faisaient partie de la formation. Un jour, une de mes amies plus âgée de l’académie et qui avait déjà beaucoup d’expérience m’a dit que j’avais un bon « en dehors » et de belles jambes pour la danse classique. Je lui ai répondu que, même si j’aimais danser, la danse classique ne me plaisait pas et que ma vraie passion était la comédie. « Réfléchis bien, t’as du talent, on peut faire la comédie à tout âge. Par contre, la danse ce n’est que lorsqu’on est jeune, et en plus la danse te donnera d’autres moyens pour devenir un meilleur comédien… » m’a-t-elle dit. 

Quelques semaines plus tard, l’Ecole Nationale de Danse Classique de Mexico a ouvert ses auditions avec un programme spécial pour les jeunes hommes âgés entre 15 et 18 ans. Convaincu par la même amie, j’y suis allé. J’ai été pris et depuis, la danse et moi on ne s’est jamais quitté. C’est comme ça, quand on tombe amoureux…

 

 Vous êtes issus de « la méthode cubaine », quelles en sont les caractéristiques?

La méthode cubaine, développée par Fernando Alonso (le mari de Alicia Alonso), était conçue pour adapter les principes de la danse classique à la morphologie et à la musculature de la plus part des cubaines et aussi pour être appliquée dans une région où le climat est particulièrement tropical. Monsieur Alonso, qui connaissait plusieurs techniques, a très bien su extraire l’essentiel des techniques Russes et Cecchetti ainsi que certaines tendances américaines pour arriver à développer des danseurs extraordinaires. Pendant mes études, j’ai trouvé que les points les plus forts de cette technique étaient l’extrême pureté dans le placement du corps et le développement de la technique pour tourner. Au niveau pédagogique, cette technique compte parmi les programmes les plus complets, bien structurés et logiques que je connaisse.

 

Votre CV est si riche ! Y’a-t-il une expérience professionnelle qui vous a marqué plus que les autres?

En tant qu’enseignant de Danse Classique, l’un des plus beaux moments de ma carrière était avec le ballet de l’Opéra de Bordeaux. Quand je suis venu la première fois pour donner des cours en 2001, j’ai demandé à ma chère amie Josette Amiel qui m’avait recommandé au ballet, si je pouvais donner le cours en anglais comme je le faisais partout. Elle m’a répondu : « Tu peux, je suis sûre que tout le monde te comprendra mais Javier tu es en France, tu donnes le cours en français ! ». Sa remarque m’a bien mis la pression. A l’époque, je commençais comme maître de ballet et je parlais à peine le français. Alors l’idée de faire des erreurs dans la langue, et en plus devant 40 personnes, me faisait peur. Pour me préparer, j’ai loué une salle à Paris et pendant trois jours je me suis donné à moi-même le cours que j’allais donner aux danseurs à Bordeaux en me parlant en français et en me donnant toutes les corrections possibles auxquelles je pouvais penser. Quand j’avais des doutes, je les notais pour plus tard demander à Josette. Je n’oublierai jamais le jour où je suis rentré dans l’ancien foyer de l’Opéra de Bordeaux avec toutes ses magnifiques décorations en or et les 40 danseurs qui attendaient pour prendre mon cours. Je tremblais à l’intérieur, mais dehors je semblais très calme comme quand j’allais danser un grand rôle. A la moitié de la barre, l’un des danseurs a rigolé à cause d’une erreur dans mon français. En comprenant qu’il se moquait un peu de moi, je me suis retourné vers lui et je lui ai dit en rigolant : « Eh oui, malheureusement pas tout le monde sait bien parler le français, en particulier les étrangers mexicains ! » La compagnie entière a éclaté de rire et j’ai su que le pire était derrière. Je garde comme des trésors dans mon cœur les applaudissements que j’ai eus à la fin du cours et les grands sourires que j’ai vus sur les visages des danseurs.

 

Quel est votre ballet fétiche et pour quelles raisons?

J’ai du mal à avoir des fétiches… étant balance comme signe astrologique et avec l’air comme élément, j’ai tendance à « voler » partout, mes goûts inclus.

En ce moment, le ballet Giselle vient à mon esprit comme l’un de mes préférés.

C’est un ballet avec une histoire forte, sans trop de personnages gratuits et avec des sections chorégraphiques magnifiques. En plus, il est court, il va droit au but, et la musique est parfaite pour la narration (même si d’un point de vu musical sa composition est relativement simple).

 

Vous êtes danseur, pédagogue, chorégraphe mais aussi professeur! Quels sont vos motivations à transmettre votre savoir ? Quels sont les principes de votre enseignement ?

Ma première motivation pour transmettre ce que je sais, c’est de partager le bonheur que j’ai appris à ressentir grâce à la danse. Ça fait 18 ans que je travaille dans la recherche anatomique et psychologique, car j’aimerais enlever de l’éducation de la danse des notions anciennes qui font apprendre à tort et à travers la peur et la souffrance. Évidemment, le travail physique peut être dur et parfois faire mal musculairement, mais cela ne veut pas dire qu’il faut souffrir tout le temps pour avancer. Au contraire, on peut très bien travailler intensivement avec une grande joie.

 

Vous voyagez énormément et enseignez dans des pays très différents, l’Espagne, le Brésil, les Pays-Bas, la Norvège… La culture de la Danse est-elle différente en fonction des pays?

Dans le fond, l’esprit de la danse est le même n’importe où, un désir de l’être humain de s’exprimer à travers le mouvement. Après, effectivement, il y a des différences dans la façon de l’enseigner et de l’interpréter, on ne peut pas séparer la forme d’expression d’une culture de la culture même. Si on reprend l’exemple du ballet Giselle, une même version de Giselle à Paris, sera dansée d’une façon tout à fait différente à Londres ou à Buenos Aires.

 

Nous savons bien qu’il n’y a pas de formule magique, mais comment arrive-t-on à construire une carrière telle que la vôtre?

Amour, travail, foi et une complicité avec la vie. Je parle d’une complicité avec la vie car je crois que la vie voudra toujours nous aider. Surtout quand on se trompe de chemin. C’est à ce moment-là que l’on peut penser que la vie n’est pas juste et qu’elle nous fait du mal, mais c’est simplement qu’elle essaye de nous faire voir plus loin pour nous aider à grandir. Comme tout le monde, je rêvais d’être un Danseur Etoile quand j’étais jeune. Sans le recul pour voir de manière réaliste mes capacités, j’ai continué à vouloir danser des rôles qui ne m’allaient pas. Le jour où j’ai eu la chance de danser un rôle au-delà de mes possibilités, c’était la catastrophe. D’abord, le stress était tel, que j’ai mal dansé et je me suis blessé finalement. C’était terrible comme expérience et j’ai passé des mois en dépression et à récupérer. Je n’avais pas voulu me rendre compte de mes limites, alors la vie m’a donné une bonne gifle pour me faire comprendre. Après cette expérience, une fois que j’ai pris conscience de la situation, j’ai eu une très belle carrière pleine de satisfactions. J’ai dansé de très beaux rôles, mais surtout j’ai dansé des rôles dans lesquels je pouvais être exceptionnel car mes limites ne me retenaient pas.

 

Si vous deviez décrire votre carrière en un mot? 

Amour.

 

Quels conseils donneriez vous à nos élèves plein de rêves en tête? 

Ecouter toujours son cœur (âme), suivre son instinct et respecter son corps et sa santé. Rester ouvert à toujours apprendre, il y a mille réponses pour une seule question. Rester humble et généreux. Accepter la peur mais ne jamais s’arrêter devant elle, au contraire la traverser le plus vite possible. Etre réaliste sans pour autant se laisser abattre. Aimer et rêver toujours.

 

L’Académie vous invite à découvrir le fabuleux travail de Javier en images : le ballet La Belle au Bois Dormant par le Finnish National Ballet, des costumes époustouflants et une chorégraphie signée Javier Torres !